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Roman chirurgie plastique à Paris

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Le Visage qu’on m’a donné

PREMIÈRE PARTIE — AVANT

I. Le miroir d’avant

Je m’appelais Léa Brunet, et pendant trente-quatre ans j’ai eu un visage que je détestais.

Je le dis sans détour, parce que c’est par là que tout a commencé, et parce qu’on ne comprendra rien à la suite si l’on ne comprend pas d’abord cette haine ordinaire que j’avais de moi-même. Un nez trop fort, busqué, hérité d’un père que je n’avais pas connu. Une mâchoire lourde. Des yeux que je trouvais petits, enfoncés. Rien de monstrueux — les gens, quand je m’en plaignais, me disaient mais non, tu es très bien, de cette voix qui veut consoler et qui ne fait que confirmer. J’étais très bien. Je n’étais pas belle. Et dans le métier que j’avais choisi — je vendais de l’immobilier de luxe dans le 16e, ces appartements haussmanniens à des gens qui n’achètent pas qu’un logement mais une image d’eux-mêmes —, le visage était un outil de travail. Le mien me desservait.

J’avais économisé pendant six ans. Pas pour un appartement, pas pour un voyage : pour un visage. Pour le visage. J’avais lu, comparé, enquêté avec la rigueur que je mettais dans mon travail. Et tous les chemins menaient au même nom, prononcé dans le beau monde à mi-voix, comme un secret précieux qu’on ne partage qu’avec ceux qui le méritent.

Le docteur Sériac.

II. Le nom qu’on murmure

On ne trouvait Aurélien Sériac dans aucun annuaire, sur aucun site. Il ne faisait pas de publicité. On venait à lui par recommandation, et la recommandation elle-même était un test : il fallait connaître quelqu’un qui connaissait quelqu’un. Sa clinique n’occupait pas un de ces hôtels particuliers tape-à-l’œil de l’avenue Montaigne, mais un immeuble discret de la rue Spontini, dans le silence feutré du 16e profond, là où la richesse n’a plus besoin de se montrer parce qu’elle est partout dans les murs.

Ce qu’on disait de lui tenait de la légende. Qu’il refusait les trois quarts des patientes qui le sollicitaient. Qu’il choisissait ses cas comme un artiste choisit ses sujets. Qu’il ne faisait pas de la chirurgie esthétique mais, selon le mot qu’on lui prêtait, de la révélation — il ne transformait pas un visage, disait-il, il dégageait celui qui s’y cachait, comme le sculpteur libère la forme prisonnière du marbre. Les femmes qui sortaient de chez lui n’étaient pas refaites. Elles étaient, paraît-il, devenues elles-mêmes. Enfin.

J’obtins un rendez-vous par une cliente, une comtesse vieillissante à qui j’avais vendu un quatre-pièces sur l’avenue Foch et qui, un jour, devant son propre reflet dans la baie vitrée, m’avait confié dans un soupir : tout ça, c’est lui. Elle avait soixante-dix ans et le visage d’une femme de cinquante, sans qu’on pût dire ce qui avait été touché. Elle me donna un numéro, un nom pour l’intervention; un lifting deep plane. Pas un site, pas un secrétariat. Un numéro, sur un bristol, écrit à la main.

J’appelai. Une voix de femme, posée, me proposa une consultation. Un mardi.

III. La première consultation

La salle d’attente ne ressemblait à aucune salle d’attente médicale que je connaissais. Pas de revues, pas d’affiches, pas de cette lumière blanche qui donne à tout le monde mauvaise mine. Des fauteuils de cuir fauve, un parquet ancien qui craquait avec distinction, et aux murs — détail qui me frappa — des miroirs. Partout. De toutes les époques, de tous les styles, vénitiens, à dorures, art déco. Une patiente attendait, comme moi. Une femme magnifique, la cinquantaine, d’une beauté si naturelle que je me demandai ce qu’elle pouvait bien venir corriger. Elle me sourit. Je remarquai, en lui rendant son sourire, qu’elle ne se regardait dans aucun des miroirs. Pas une fois. Comme si elle les évitait.

Le docteur Sériac me reçut à l’heure exacte.

Il était plus jeune que je ne l’imaginais — la cinquantaine peut-être, mais une cinquantaine sans âge, lisse, avec des yeux d’un gris très pâle, presque transparents, et des mains que je ne pus m’empêcher de fixer : longues, fines, parfaitement immobiles, des mains qui semblaient n’avoir jamais tremblé de leur vie. Il me fit asseoir non pas face à un bureau, mais face à un miroir, et il se plaça derrière moi, de sorte que nous regardions tous deux mon reflet.

« Ne me dites pas ce que vous voulez changer », dit-il avant que j’aie ouvert la bouche. « Tout le monde commence par là, et tout le monde se trompe. On croit savoir ce qu’on déteste dans son visage. On se trompe toujours. »

Il posa ses doigts, légèrement, sur mes tempes. Un contact froid, précis.

« Regardez-vous », murmura-t-il. « Vraiment. Pas comme vous vous regardez le matin, en cherchant les défauts. Comme moi je vous regarde. »

Et il parla. Pendant une heure, il parla de mon visage comme personne ne m’en avait jamais parlé. Il ne vit pas mon nez trop fort : il vit une ligne, dit-il, contrariée par le reste, qui ne demandait qu’à être mise en accord. Il ne vit pas ma mâchoire lourde : il vit une structure, une ossature qu’on avait, selon lui, le tort de vouloir effacer alors qu’il fallait l’orchestrer. Il parlait de moi comme d’une partition mal jouée dont il entendait, lui, la mélodie cachée.

Je sortis de là dans un état que je ne sais pas décrire. Pour la première fois de ma vie, un homme avait regardé mon visage et n’y avait pas vu un problème à résoudre, mais une promesse à tenir. Je crois que c’est à ce moment-là, et non plus tard, que j’ai cessé de m’appartenir.

IV. Le contrat

Il accepta mon cas. La femme à la voix posée — son assistante, une certaine Mme Vautrin, qui semblait vivre dans la clinique et dont je ne sus jamais rien — me fit signer des documents. Beaucoup de documents. Plus que de raison, me sembla-t-il, mais j’étais dans cet état d’abandon où l’on signe tout ce qu’on vous tend pourvu qu’on vous promette le paradis.

Il y avait, dans la liasse, une clause que je relus deux fois sans bien la comprendre. Elle stipulait que le docteur Sériac se réservait le droit, en cours d’intervention et selon son jugement artistique, de procéder aux ajustements qu’il estimerait nécessaires à l’harmonie du résultat, le détail exact de l’intervention ne pouvant être arrêté à l’avance puisqu’il dépendait de la révélation peropératoire des structures profondes. En somme, je signais un chèque en blanc sur mon propre visage. Je consentais à ce qu’il ferait de moi ce qu’il jugerait beau.

J’hésitai. Mme Vautrin, qui lisait sur les visages mieux encore que son maître, dit doucement :

« Toutes nos patientes hésitent ici, madame Brunet. Et toutes, après, nous remercient de leur avoir demandé de faire confiance. Le docteur ne peut pas créer en étant tenu par un cahier des charges. On ne commande pas une œuvre. On l’autorise. »

Je signai.

V. Le réveil

L’intervention dura neuf heures. On m’avait prévenue qu’elle serait longue — le deep plane, plusieurs gestes combinés, la profondeur exige du temps. Je m’endormis sur le visage de Léa Brunet.

Je me réveillai bandée. Tout le visage pris dans les pansements, seuls les yeux et la bouche libres. La douleur était supportable, sourde, lointaine sous les antalgiques. Mme Vautrin était à mon chevet. Le docteur Sériac vint le soir, examina son travail à travers les fentes des bandages avec une satisfaction tranquille, et dit une phrase que je n’oublierais jamais :

« C’est exactement ce que j’espérais. Vous allez être stupéfaite. »

Il fallut dix jours pour retirer les pansements. Dix jours pendant lesquels je vécus dans cette clinique de la rue Spontini, soignée, nourrie, choyée, sans miroir — car j’avais remarqué que de ma chambre, contrairement à la salle d’attente, tous les miroirs avaient été ôtés. Je le fis observer à Mme Vautrin.

« C’est la règle, dit-elle. On ne se regarde pas avant la fin. Un visage qui guérit est un visage en désordre. Le voir trop tôt, c’est risquer de se haïr pour rien, et de gâcher la joie de la révélation. »

J’acceptai cela comme j’avais accepté le reste. Je faisais confiance. J’avais payé pour faire confiance.

Au dixième jour, on retira les bandages.

DEUXIÈME PARTIE — APRÈS

VI. L’inconnue

Mme Vautrin tenait le miroir. Le docteur Sériac se tenait derrière moi, comme à la première consultation, et nous regardions tous trois mon reflet émerger lentement, à mesure qu’elle dénouait la dernière bande.

Je vis d’abord les ecchymoses, jaunes et violettes, les sutures fines courant le long de l’oreille et sous le menton. Cela, je m’y attendais. Puis le gonflement reflua dans mon imagination, je fis l’effort de voir au-delà, de deviner le visage définitif sous le visage meurtri.

Et je cessai de respirer.

Le visage dans le miroir était magnifique. Le docteur n’avait pas menti, n’avait pas exagéré : c’était une réussite absolue, une harmonie comme je n’aurais jamais osé l’espérer. Le nez affiné mais non effacé, gardant du caractère. La mâchoire redessinée en une ligne d’une élégance souveraine. Les yeux ouverts, lumineux. Une femme superbe me regardait depuis la glace.

Mais ce n’était pas moi.

Je ne veux pas dire que je ne me reconnaissais pas parce que j’étais transformée — c’est le propre de toute chirurgie réussie qu’on se trouve différente. Je veux dire quelque chose de plus précis et de plus terrible : ce visage n’était pas une version améliorée de Léa Brunet. C’était le visage de quelqu’un d’autre. Une personne entière, cohérente, qui n’avait aucun rapport avec celle que j’avais été. Mes traits n’avaient pas été corrigés. Ils avaient été remplacés.

« Alors ? » fit le docteur Sériac, et il y avait dans sa voix une joie d’artiste, une fierté pure et glaçante.

Je n’arrivai pas à parler. Je touchai mon visage à travers le miroir, puis pour de vrai, du bout des doigts, cherchant sous la nouveauté quelque chose de familier, un repère, le souvenir tactile de qui j’avais été. Je ne trouvai rien. C’était lisse, parfait, et étranger.

« C’est… ce n’est pas moi », murmurai-je enfin.

Sériac sourit, et ce sourire me fit froid.

« Bien sûr que si, c’est vous. C’est vous, enfin. Léa Brunet n’était qu’un brouillon. Voici l’œuvre. »

VII. Le premier doute

Je rentrai chez moi. Mes amis, mes collègues s’extasièrent — tu es sublime, mais qu’est-ce que tu as fait, on ne te reconnaît presque plus ! Ce presque, prononcé en riant, me transperçait chaque fois. Personne ne voyait ce que je voyais. Pour eux, j’étais une Léa rajeunie, embellie. Pour moi, j’étais une usurpatrice habitant le corps de Léa.

La nuit, je rêvais de mon ancien visage. Le nez busqué, la mâchoire lourde, les yeux que j’avais haïs — je les revoyais dans mes rêves avec une tendresse déchirante, comme on revoit un mort qu’on a maltraité de son vivant. Je me réveillais en pleurs, courais au miroir, et trouvais l’inconnue.

C’est dans une de ces nuits que la chose commença vraiment. Je cherchais une vieille photographie de moi — j’en avais besoin, physiquement besoin, comme on a besoin d’air — pour me prouver que Léa Brunet avait existé. Et en feuilletant un magazine de décoration où j’avais figuré deux ans plus tôt, pour un reportage sur les agences immobilières du 16e, je tombai sur un autre visage.

Une femme, dans un article voisin. Une cliente de la haute société, photographiée à un gala. Je faillis tourner la page. Puis je m’arrêtai. Je revins. Je regardai.

C’était mon visage. Mon nouveau visage. Pas ressemblant : identique. La même ligne de nez. La même mâchoire. Les mêmes yeux. À s’y méprendre.

La légende donnait un nom : Madame Irène de Sève. Et une date de photo qui remontait à quatre ans.

VIII. Le visage volé

Je ne dormis pas. Au matin, j’avais pris ma décision : je retournerais à mon vrai métier, celui que je connaissais — chercher, recouper, comprendre. J’avais passé dix ans à enquêter sur la valeur cachée des choses, sur ce que dissimulent les façades. J’allais enquêter sur mon propre visage.

Irène de Sève. Je la retrouvai facilement — le 16e est un village, et la haute société y laisse des traces. Elle avait été une mondaine connue, épouse d’un industriel, célèbre pour sa beauté. Et elle était morte. Quatre ans plus tôt. D’un accident, disait-on, peu après une intervention de chirurgie esthétique.

Une intervention pratiquée par le docteur Aurélien Sériac.

Je compris alors, avec une lenteur d’horreur, ce que Sériac faisait. Et pourquoi ses patientes le quittaient devenues elles-mêmes. Je repensai à la femme magnifique de la salle d’attente qui n’osait se regarder dans aucun miroir. Je repensai à la comtesse de l’avenue Foch dont nul ne pouvait dire ce qui avait été touché — parce que tout l’avait été. Je repensai à la clause que j’avais signée, ce chèque en blanc sur mon propre visage.

Sériac ne révélait pas le visage caché de ses patientes. Il leur imposait un visage. Toujours le même ? Non — je vérifiai. Il y en avait plusieurs. Plusieurs modèles. Et chaque modèle correspondait à une femme réelle, une beauté admirée du Tout-Paris, désormais morte. Il prélevait les visages des mortes, et il les redonnait aux vivantes. Comme on transmet un héritage. Comme on perpétue une œuvre.

J’étais devenue Irène de Sève. Je portais le visage d’une femme morte sur mes propres os.

IX. Le mobile

Il me fallut des semaines pour reconstituer l’histoire, et je le fis avec la rage froide de quelqu’un qui n’a plus rien à perdre puisqu’on lui a déjà pris l’essentiel.

Aurélien Sériac n’était pas un meurtrier au sens où je l’avais d’abord cru, en pensant aux décès. Les morts — Irène de Sève et les autres femmes-modèles — n’étaient pas ses victimes au premier degré. C’étaient ses muses. Des femmes qu’il avait aimées, ou admirées, ou opérées autrefois, et dont la beauté était à ses yeux la perfection achevée. Quand elles mouraient — de leur belle mort, ou d’accidents qu’il n’avait pas provoqués —, il ne supportait pas que cette perfection disparût du monde. Alors il la reproduisait. Sur d’autres. Il faisait de chaque nouvelle patiente le support vivant d’un visage qu’il refusait de laisser mourir.

Nous étions, nous les vivantes, ses toiles. Et nous portions, sans le savoir, le visage d’une morte qu’il avait aimée.

Mais il y avait pire, et c’est en cela que résidait le vrai danger. Car une patiente comme moi, qui découvrait la vérité, qui voyait le visage d’une autre dans son miroir et menaçait de parler — celle-là devenait un problème. Et un homme capable de remplacer un visage entier sans le consentement réel de personne était capable, je le compris en frissonnant, de faire disparaître la preuve vivante de son crime. Les femmes-modèles étaient mortes de mort naturelle. Mais les patientes qui avaient compris ? Je cherchai. Et je trouvai, dans les années passées, deux femmes opérées par Sériac qui, après leur intervention, avaient sombré dans ce que les notices appelaient pudiquement une dépression — l’une internée, l’autre suicidée. Deux femmes qui, peut-être, avaient regardé leur miroir et n’y avaient pas reconnu qui elles étaient. Deux femmes qu’on n’avait pas crues.

Parce que c’était là le piège parfait : qui croirait une femme prétendant qu’on lui a volé son visage, alors que ce visage est plus beau qu’avant, alors que tout le monde la félicite, alors qu’elle a signé ?

X. Le retour rue Spontini

Je retournai à la clinique. Il le fallait. J’avais besoin d’une preuve matérielle — un dossier, une photographie, quelque chose qui rattachât mon visage à celui d’Irène de Sève autrement que par ma parole de folle présumée.

Mme Vautrin m’accueillit avec une chaleur qui me parut, maintenant, monstrueuse. Je prétextai une douleur, une inquiétude sur une cicatrice, pour obtenir d’attendre seule un moment dans un cabinet. Et là, le cœur battant, je fouillai.

Je ne trouvai pas de dossier. Mais je trouvai mieux, et de plus terrible. Une pièce, au fond du couloir, dont la porte était entrebâillée. Une pièce que je n’aurais pas dû voir. Les murs en étaient couverts de photographies encadrées, des dizaines, organisées par groupes. Et chaque groupe était construit autour d’un portrait central — une femme, la muse —, entouré des photographies de toutes les patientes à qui Sériac avait donné ce visage. Des constellations de visages identiques tournant autour d’une morte.

Je trouvai ma constellation. Au centre, Irène de Sève, souriante, à un gala d’avant sa mort. Autour d’elle, cinq femmes. Cinq femmes qui me ressemblaient comme des sœurs jumelles — qui étaient moi, ou plutôt qui étaient elle, déclinée sur cinq vivantes. Et il y avait un cadre vide, à côté de ma photographie à moi, fraîchement accrochée. Un cadre vide qui attendait, je le compris, la suivante.

« Vous avez trouvé la galerie », dit la voix derrière moi.

Je me retournai. Le docteur Sériac était là, calme, ses mains immobiles le long du corps, et dans son regard gris pâle il n’y avait ni colère ni peur — seulement la tristesse profonde d’un artiste mal compris.

XI. Le face-à-face

« Je savais que vous étiez de celles qui voient », dit-il. « Je l’ai su à la première consultation. C’est même pour cela que je vous ai choisie. Les femmes qui voient sont rares. La plupart se contentent d’être belles et ne se demandent jamais au prix de quoi. »

« Vous m’avez volé mon visage. »

« Je vous ai donné un visage. Le vôtre ne valait rien — vous le détestiez, vous me l’avez dit. Je vous ai donné celui d’Irène, qui était la plus belle femme que j’aie connue, et que la mort a eu le mauvais goût de m’enlever. » Il s’approcha du portrait central, le contempla avec une dévotion qui me terrifia plus que toute menace. « Le monde ne supporte pas de perdre la beauté. Moi, je la sauve. Irène est morte, mais Irène vit — en vous, et dans les quatre autres. N’est-ce pas plus beau que n’importe quel cimetière ? »

George Sand : La beauté du visage n’est qu’un charme passager ; mais celle de l’âme est un chef-d’œuvre qui ne se fane jamais. 

« Les deux femmes qui ont compris, avant moi. Celle qui s’est tuée. Celle qu’on a internée. »

Pour la première fois, son visage se ferma.

« Elles n’ont pas su recevoir le don, dit-il froidement. Elles ont préféré la laideur d’avant à la perfection. C’est une forme d’ingratitude que je trouve, je l’avoue, difficile à pardonner. Mais je ne les ai pas touchées. Elles se sont détruites elles-mêmes. La vérité est parfois insoutenable pour les âmes faibles. »

Et je compris que c’était là sa défense parfaite. Il ne tuait pas. Il rendait fou. Il donnait à des femmes le visage d’une morte, et si elles le découvraient, le poids de cette vérité-là suffisait à les briser, sans qu’il eût besoin de lever la main. Le crime se commettait tout seul, dans le miroir, chaque matin.

« Vous allez me laisser sortir d’ici », dis-je, « et je vais aller voir la police. »

Il sourit, presque avec douceur.

« Et vous leur direz quoi ? Qu’un chirurgien vous a rendue trop belle ? Vous leur montrerez votre visage magnifique, vos consentements signés de votre main, et vous prétendrez qu’on vous a fait du mal ? » Il secoua la tête. « Ils vous regarderont comme on regarde les deux autres. Avec pitié. Et ils vous conseilleront, gentiment, de consulter. Pas un chirurgien, cette fois. »

Il avait raison, et nous le savions tous les deux.

TROISIÈME PARTIE — LE VISAGE RENDU

XII. La preuve impossible

Je sortis de la clinique vivante — il me laissa partir, sûr de son impunité, sûr que le piège se refermerait tout seul. Et pendant des jours, il eut presque raison. Je sombrai. Chaque miroir était un supplice. Je commençai à comprendre les deux autres, celle de l’asile et celle du suicide. Porter le visage d’une morte, et ne pouvoir le prouver à personne, c’est une solitude qu’aucun mot ne dit.

Mais j’avais été enquêtrice avant d’être patiente, et il restait, sous le visage d’Irène, quelque chose de Léa Brunet qui ne se laissait pas remplacer : l’obstination.

Je cherchai non pas une preuve de ma folie supposée, mais une preuve matérielle, irréfutable, indépendante de mon visage et de ma parole. Et je finis par comprendre où elle se trouvait. Pas dans la clinique. Dans les os.

Irène de Sève était morte, certes, mais inhumée. Son corps existait. Et la chirurgie de Sériac, si profonde fût-elle, travaillait les tissus, pas le squelette — du moins pas en totalité. Une comparaison de la structure osseuse, des radiographies dentaires, des dossiers médicaux d’Irène avec les miens, montrerait que Sériac avait reproduit sur moi des traits qui ne pouvaient anatomiquement m’appartenir. Ce ne serait pas ma parole contre la sienne. Ce serait la science.

Mais il me fallait, pour cela, quelqu’un qui me crût assez pour ouvrir une enquête. Et je n’avais qu’une seule piste : la famille d’Irène de Sève. L’industriel veuf. Lui, peut-être, en voyant une vivante porter le visage de sa femme morte, comprendrait sans que j’aie besoin d’expliquer.

XIII. Le veuf

Henri de Sève me reçut dans son hôtel particulier de la rue de la Faisanderie, à reculons, par lassitude polie. Je lui avais écrit une lettre prudente, parlant d’une recherche sur sa défunte épouse. Il me croyait sans doute biographe, ou intrigante.

Quand j’entrai dans son salon et qu’il leva les yeux vers moi, il devint blanc. Il se leva. Sa tasse tomba. Il me regarda comme on regarde un fantôme — et c’en était un, en effet. Je portais le visage d’Irène, son Irène, à l’âge exact où il l’avait épousée.

« Qui êtes-vous ? » souffla-t-il.

Je lui dis tout. Tout, depuis le début. La consultation, les miroirs, la clause, le réveil, la galerie de la rue Spontini, les cinq femmes, le cadre vide. Il m’écouta sans m’interrompre, et à mesure que je parlais, je vis sur son vieux visage se succéder l’incrédulité, l’horreur, puis quelque chose de plus sombre encore : la reconnaissance.

« Sériac », dit-il enfin, d’une voix éteinte. « Il était amoureux d’elle. Je l’ai toujours su. Il l’a opérée une fois, pour une bricole, et il n’a plus jamais pu s’en détacher. À l’enterrement, il avait un regard que je n’ai pas oublié. Pas celui d’un homme qui pleure une amie. Celui d’un homme à qui on a pris quelque chose. » Il me fixa. « Et maintenant vous êtes là. Avec son visage. »

« J’ai besoin que vous me croyiez », dis-je. « Vous êtes le seul qui puisse demander l’exhumation, la comparaison des dossiers. Vous êtes le seul dont la parole pèsera contre la sienne. Pour les autres, je suis folle. Pour vous, je suis la preuve. »

Le vieil homme regarda longtemps le visage de sa femme posé sur une inconnue. Et il dit une phrase qui me bouleversa :

« Toute ma vie, j’ai rêvé de la revoir une fois. Et le ciel me l’envoie sous les traits d’une victime. » Il ferma les yeux. « Je vous crois, madame. Dieu sait que je vous crois. »

XIV. Ce que les os révélèrent

L’enquête fut longue, discrète, menée par un juge que la fortune et la détermination d’Henri de Sève surent convaincre là où ma seule parole eût échoué. On compara. On exhuma les dossiers médicaux d’Irène de Sève, ses radiographies, et on les confronta aux miennes, et à celles des quatre autres femmes que je finis par retrouver une à une — quatre femmes qui, comme moi, vivaient dans le malaise sourd de ne pas se reconnaître, et dont aucune n’avait osé en parler de peur qu’on la crût folle.

La science dit ce que le miroir ne pouvait prouver. Sériac avait reproduit sur cinq femmes des caractéristiques morphologiques précises, identifiables, appartenant à une morte. Et les dossiers de sa clinique, saisis, révélèrent l’ampleur de l’entreprise : non pas cinq, mais des dizaines de femmes, sur trente ans de carrière, réparties en constellations autour d’une douzaine de muses défuntes. Une œuvre folle et méthodique, un musée vivant de visages volés, dispersé à travers tout le 16e arrondissement et au-delà, sans que personne, jamais, eût rien soupçonné — car qui va comparer entre elles des femmes belles, élégantes, et qui ne se connaissent pas ?

On l’arrêta rue Spontini, un mardi, dans sa galerie de morts. On dit qu’il ne résista pas. Qu’il demanda seulement à emporter une photographie — au centre d’une constellation, une femme souriant à un gala. Irène. On la lui refusa.

XV. Le visage rendu

Le procès fit grand bruit, puis le bruit retomba, comme tout retombe. Sériac fut condamné — pour les fraudes, les consentements viciés, l’exercice dévoyé de son art ; on ne put jamais prouver de meurtre, parce qu’il n’y en avait pas eu, et c’était peut-être cela le plus terrible : il avait détruit des vies sans jamais ôter une seule vie, par le seul pouvoir d’un visage imposé.

Restait la question que personne ne pouvait résoudre à ma place. Que fait-on, quand on porte le visage d’une morte ?

Les chirurgiens que je consultai furent unanimes : on ne pouvait pas me « rendre » mon ancien visage. Léa Brunet n’existait plus, ses traits étaient perdus, les vieilles photographies ne suffiraient jamais à reconstruire ce que la nature avait mis trente-quatre ans à façonner. Je pouvais tout au plus me faire re-transformer — m’éloigner d’Irène, dériver vers un autre visage encore, qui ne serait ni elle ni moi. Une troisième inconnue.

Je faillis le faire. Et puis je rencontrai, une dernière fois, Henri de Sève, devenu au fil de l’enquête une sorte d’ami étrange, lié à moi par le plus improbable des liens. Il me dit, de sa voix de vieil homme :

« Ne touchez plus à rien. » Il prit ma main. « Je sais ce que vous portez, et je sais ce que cela vous coûte. Mais écoutez-moi. Ce visage, Sériac vous l’a donné par folie, par amour d’une morte. Reprenez-le par autre chose. Cessez de le voir comme le sien. Faites-en le vôtre — non parce qu’il est né de vos os, mais parce que c’est vous, désormais, qui vivez dedans, qui riez dedans, qui vieillirez dedans. Irène ne l’habite pas. Vous, oui. »

XVI. Le miroir d’après

Je ne me suis pas refait opérer.

Cela fait maintenant trois ans. J’ai gardé le visage qu’on m’a donné — non par résignation, mais par une décision que j’ai mis longtemps à pouvoir prendre. Chaque matin, devant le miroir, j’ai cessé de chercher Irène de Sève. J’ai cessé, aussi, de pleurer Léa Brunet. La femme que je vois n’est ni l’une ni l’autre. C’est moi. C’est ce que j’ai vécu, compris, traversé. C’est une enquêtrice qui a retrouvé la vérité, une femme qui a refusé de devenir folle quand on lui en avait tendu tous les pièges, quelqu’un qui a tenu.

Le visage qu’on porte n’est pas celui qu’on reçoit à la naissance ni celui qu’un bistouri vous impose. C’est celui qu’on finit par habiter, jour après jour, jusqu’à ce qu’il devienne, à force d’y vivre, indéniablement le sien.

Henri de Sève est mort l’hiver dernier. À son enterrement, j’étais au premier rang. Les rares personnes qui se souvenaient d’Irène me regardaient avec un trouble qu’elles ne s’expliquaient pas, et je n’expliquai rien. Je laissai à ce vieil homme, dans sa tombe, l’illusion douce que le ciel lui avait rendu, une dernière fois, le visage qu’il avait aimé.

C’était la moindre des choses. Il m’avait, lui, rendu quelque chose de bien plus rare : non pas mon ancien visage, mais le droit d’appeler mien celui que je porte.

Je m’appelle Léa Brunet. J’ai le visage d’une autre. Et il est, enfin, tout à fait le mien.

 

 

 

 

 

 

 

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